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Europe

La ques­tion des réfugiés doit être résolue au niveau européen

Le ministre fédéral allemand des Finances, Wolfgang Schäuble s’est longuement exprimé sur la crise des réfugiés et comment faire face à ses conséquences financières lors d´un entretien au quotidien Süddeutsche Zeitung paru le 16 janvier 2016.

Portrait de Dr. Wolfgang Schäuble, ministre fédéral des Finances
Source:  picture alliance / dpa
  • Date 01.02.2016

Süddeutsche Zeitung (SZ) : Monsieur le Ministre, vous êtes un homme politique depuis plus de quarante ans, pouvez-vous vous souvenir d’une situation comparable à celle de la crise actuelle des réfugiés?

Wolfgang Schäuble : Non. Mais en vérité, nous vivons bien sûr quelque chose que nous avons décrit depuis longtemps déjà dans de nombreux discours, analyses et ouvrages, à savoir la mondialisation et ses gigantesques défis.

SZ : Si les réfugiés sont un résultat de la mondialisation, est-ce que cela signifie que l’afflux va continuer ?

Wolfgang Schäuble : Nous savions que plusieurs millions de réfugiés se déplacent dans le monde depuis des années. Ils étaient relativement loin. Nous avons toujours su quel potentiel de conflit recèlent le Proche et le Moyen-Orient. Que l’Afrique est notre voisin. Mais ce qui est nouveau est que cela ait directement en Europe des répercussions aussi incroyables à une vitesse à couper le souffle.

SZ : Chez nous, « la culture de l´accueil » (des réfugiés, « Willkommenskultur », NDLR) s’est transformée en rejet, au plus tard après la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne. Avons-nous été trop naïfs ?

Wolfgang Schäuble : Non, une chose n’a pas changé : le fait que la population se soit montrée aussi accueillante revêt une grande valeur. Mais c’est ainsi : tout a ses limites. Pas au sens de plafonds, mais les capacités sont limitées.

SZ : L’Etat n’a-t-il pas atteint la limite de ses capacités parce qu’il a fait trop d’économies ?

Wolfgang Schäuble : Non, au contraire. Nous avons augmenté les dépenses de sécurité intérieure et extérieure et celles pour l’aide au développement. L’année dernière, nous avons dégagé un excédent budgétaire. Ce reproche ne peut donc pas être fait à l’Etat fédéral. Nous avons peut-être ici un problème de fonctionnement du système fédéral allemand.

SZ : Ce n’est pas une question d’argent ?

Wolfgang Schäuble : Bien sûr, nous voulons si possible ne pas nous endetter plus avant ni cette année ni, je l’espère, l’année prochaine. Mais j’ai dit depuis le début que la maîtrise de l’afflux de réfugiés et, ainsi, également la sécurité passent avant tout. C’est là la priorité. Je suis aussi favorable pour que nous mettions, si nécessaire, à disposition des moyens financiers supplémentaires issus du budget européen…

SZ : Un budget européen qui est déjà très limité…

Wolfgang Schäuble : J´ai déjà indiqué, que si les moyens financiers dans les budgets nationaux ou dans le budget européen ne suffisent pas, mettons-nous alors par exemple d’accord pour instaurer une taxe d’un certain niveau sur chaque litre d’essence. Ainsi nous aurions les moyens pour une réponse européenne à la question des réfugiés. Pourquoi ne pas nous entendre sur un tel dispositif au niveau européen, si le besoin est si urgent ? Nous devons maintenant protéger les frontières extérieures de Schengen. La résolution de ces problèmes ne doit pas échouer en raison d’une limitation des moyens financiers.

SZ : Tous les 28 pays de l’UE vont payer ?

Wolfgang Schäuble : Si l’un des pays n’est pas disposé à payer, je suis quand même disposé à le faire. Nous formerons alors une « coalition de volontaires ». Vous ne pouvez pas non plus attendre plus d’un ministre des Finances responsable qui n’a pas complètement perdu l’esprit.

SZ : Autre chose : après les exactions de la Saint-Sylvestre à Cologne, beaucoup se demandent à quel point le pays est encore en sécurité.

Wolfgang Schäuble : Les gens attendent de l’Etat, qui a le monopole de l´usage de la force, qu´il assure la sécurité. Mais dans le monde d’aujourd’hui, les menaces changent elles aussi, c’est bien évident. On doit réagir en conséquence.

SZ : Comment ?

Wolfgang Schäuble : Justement avec plus de police. C’est ce que nous faisons au niveau de l’Etat fédéral. Egalement en améliorant les bases juridiques de l’action de la police et des services de renseignement. Mais un épuisement des forces de police fédérales et régionales [des Länder] pourrait aussi se produire. N’importe quel autre pays au monde utiliserait alors ses soldats en cas de besoin...

SZ : … ce que la Loi fondamentale [la Constitution allemande, NDLR] interdit.

Wolfgang Schäuble : Nous allons devoir nous pencher sur la question de savoir pourquoi pratiquement tous les autres pays d’Europe ont le droit - dans des conditions juridiques claires, de recourir à leurs forces armées pour soutenir la police - et pas nous. Cela ne sera pas tenable sur la durée. Nous devons créer la base juridique nécessaire.

SZ : L’impression d’un Etat affaibli a certainement été suscitée également par le fait que les procédures de demande d´asile durent aussi longtemps.

Wolfgang Schäuble : Nous avons, dans la Loi fondamentale, cette belle phrase, qui dit que les persécutés politiques jouissent du droit d’asile. Aucun autre pays au monde n’accorde à tout individu un droit pour la simple affirmation d’une persécution politique. Au début des années 1990, après de longs débats, nous avons inscrit dans la Loi fondamentale une référence aux Conventions de Genève. Elles indiquent qu´il faut accorder protection et asile à un individu qui est contraint de fuir. Mais aucun réfugié n’a le droit de choisir dans quel Etat il veut vivre.

SZ : Où voulez-vous en venir ?

Wolfgang Schäuble : Nous accordons une protection provisoire aux termes des dispositions des Conventions de Genève sur les réfugiés à ceux qui sont contraints de fuir une région en guerre, notamment la Syrie. Ainsi, tous n’ont pas besoin de passer par une procédure d’asile individuelle. Un droit de séjour temporaire est lié à cette situation. Lorsque la guerre en Syrie sera terminée, le retour devrait être la règle. Aussi pour pouvoir accorder une protection à d’autres réfugiés.

SZ : Et les familles ont donc le droit de rejoindre elles aussi les migrants déjà arrivés [regroupement familial, NDLR]?

Wolfgang Schäuble : Cela doit rester mesuré, sinon nous serons dépassés à la longue. Concernant le droit au regroupement familial, il devra y avoir des limitations claires pour tous ceux qui bénéficient d’une protection provisoire. La politique des réfugiés de l’ONU vise elle aussi avant tout à aider les populations dans la mesure du possible dans la région d’où elles viennent. Cela signifie bien sûr que, dans les régions voisines de l’Europe, nous devons faire plus, directement ou par l’intermédiaire des Nations Unies. Les réfugiés ont besoin d’une perspective de vie concrète dans leur pays. La Conférence de Londres sur la Syrie au début du mois de février constituera un pas important dans cette direction.

SZ : Nombreux sont ceux qui se demandent pourquoi et combien de temps nos frontières doivent encore rester ouvertes.

Wolfgang Schäuble : Nous faisons tout pour résoudre le problème du contrôle des frontières extérieures de l’Europe. Alors, les frontières intérieures au sein de l’espace Schengen pourront rester ouvertes. Tous ceux qui veulent venir en Europe, ne peuvent le faire. C’est ce à quoi nous devons parvenir, grâce à un meilleur contrôle et grâce à la coopération avec les pays voisins. Mais le temps pour mettre en œuvre ce principe est restreint.

SZ : Que signifie « restreint » ?

Wolfgang Schäuble : La Chancelière l’a répété récemment, et ce n’est en rien nouveau : le temps est compté. Des exactions comme celles de Cologne augmentent la pression. C’est incontestable. Par conséquent, on ne peut que pousser à agir aussi vite que possible.

SZ : A quelle vitesse ?

Wolfgang Schäuble : Je ne donnerai aucune date et aucun chiffre. Cela ne sert à rien. Nous travaillons avec la plus grande persévérance et la plus grande patience à une solution.

SZ : En disant « seulement un peu de patience », vous rendez les gens vraiment nerveux.

Wolfgang Schäuble : Ah bon ? Croyez-moi, je suis également impatient. J’aurais bien aimé régler tout cela dès l’automne.

SZ : Il est également prévu de répartir les réfugiés dans toute l’Europe. Mais certains pays refusent d’en accueillir.

Wolfgang Schäuble : Je ne commencerais pas par une répartition proportionnelle. J’ai vécu cela en 1991 en Allemagne, lorsque les nouveaux Länder [issus de l´ex-RDA, NDLR] ont dit : nous ne pouvons pas accueillir autant de monde, nous n’en avons pas l’habitude. Nous avons dit : vous devez commencer à en accueillir quelques-uns, pour habituer la population à vivre avec des étrangers...

SZ : Les nouveaux Européens pensent de la même façon...

Wolfgang Schäuble : Nous n’avons pas le droit de critiquer tout le monde, mais nous devons avoir un peu plus de compréhension pour les problèmes de nos partenaires d’Europe de l’Est. Ils sont tout à fait disposés à nous soutenir. C’est ce que j’ai entendu dernièrement à Prague. Si nous sommes honnêtes, nous devons reconnaître également que la Hongrie n’a pas fait tout mal.

SZ : Comment ? La Hongrie n’est-elle pas l’un des pays qui laissent tout simplement tomber l’Allemagne ?

Wolfgang Schäuble : C’est ce que pensent de nombreuses personnes actuellement, mais si nous sommes quelque peu honnêtes, nous savons que dans de nombreux autres pays européens, on dit que c’est le problème des Allemands...

SZ : Le résultat est le même.

Wolfgang Schäuble : Oui, mais c’est malheureusement l’autre côté des choses. Ils ne disent pas qu’ils nous laissent tomber, mais ils disent : les Allemands ont commencé là quelque chose et ils veulent maintenant que nous résolvions leur problème. Cela ne fait pas avancer la situation.

SZ : Mais ?

Wolfgang Schäuble : Le problème devrait être résolu à l’échelle européenne. Faute de quoi l’Allemagne ne sera pas la seule à en subir les conséquences dommageables, comme certains semblent le penser, et dans ce cas nos pays voisins et les Etats des Balkans, jusqu’à la Grèce, seront massivement touchés. C’est au plus tard à ce moment-là que tous verront que ce n’est pas un problème allemand. La Chancelière plaide jusqu’à l’épuisement en faveur d’une solution commune. D’ailleurs avec succès. J’essaie de la soutenir de toutes mes forces. Mais l’Europe avance encore trop lentement.

SZ : La Turquie elle aussi doit apporter son aide. Un partenaire difficile, vous ne trouvez pas ?

Wolfgang Schäuble : La Turquie n’est pas un pays facile, mais nous ne pouvons pas choisir nos partenaires. En tant que chef de la chancellerie, j’étais responsable des relations avec la RDA. Et bien sûr, notre politique à l’époque était : tant que nous ne pouvons pas supprimer le Mur, nous devons en atténuer les conséquences pour la population. Comment voulez-vous y parvenir autrement qu’en coopérant avec ceux qui sont responsables de cette population ? C’était le SED [Parti communiste est-allemand, NDLR]. J’ai été critiqué pour cela. J’aurai pu dire : je ne parle à aucun d´entre eux. Mais dans ce cas, je n’aurais réussi à tirer personne de prisons; nous avons même payé pour cela. C’est comme ça, en politique.

SZ : En exagérant, on pourrait dire que, pour la RDA, un an de plus ou de moins ne faisait pas de différence...

Wolfgang Schäuble : Pour ceux qui étaient emprisonnés, si.

SZ : Mais pas pour les citoyens de l’Ouest à l’époque. A présent, l´Allemagne est soumise à une énorme pression.

Wolfgang Schäuble : Je réponds aussi à chacune de vos questions : plutôt en septembre que maintenant. Mais en Europe il faut justement besoin un peu plus de temps. En Allemagne aussi, parfois. Pensez par exemple aux débats difficiles avec les sociaux-démocrates et avec les Verts sur le droit d’asile.

SZ : La Turquie doit percevoir trois milliards d’euros de soutien. Le ministre des Finances allemand avait un excédent confortable dans le dernier budget, ne pourrait-il pas s’en servir pour pré-financer le soutien à la Turquie ?

Wolfgang Schäuble : Le ministre des Finances a quelques réserves pour pouvoir maîtriser les grandes missions que sont la migration et l’intégration en 2016. Ce n’est pas si mal. Les trois milliards ont été décidés par les ministres des Finances de l´UE même si un partenaire nous fait actuellement attendre. Ces trois milliards vont arriver et ils seront financés au niveau européen. Nous devons cependant penser au-delà. Avec les trois milliards nous ne faisons avancer qu´une partie de la solution.

SZ : Trois milliards ne suffisent pas ?

Wolfgang Schäuble : En effet. Nous devons en parler. Nous devrons dépenser considérablement plus de moyens financiers, sinon nous ne parviendrons pas à gérer les problèmes dans la région d´origine [des réfugiés, NDLR].

SZ : Soutenez-vous la politique des réfugiés de la Chancelière en réalité par intime conviction ou par loyauté ?

Wolfgang Schäuble : Vous ne devriez pas poser une telle question à quelqu’un d’intelligent, car que puis-je répondre à part : pour ces deux raisons ? Mais plus sérieusement : je soutiens par conviction totale ce que la Chancelière dit : nous devons régler le problème aux frontières extérieures. Mais elle dit aussi que si le problème n’est pas résolu aux frontières extérieures, il le sera un jour aux frontières nationales. Mais ce serait la solution la plus mauvaise.

SZ : Dans quelle mesure ?

Wolfgang Schäuble : L’Europe serait alors dans une crise encore plus profonde. On comprendra alors de nouveau que la décision d’ouvrir la frontière aux réfugiés ce week-end du début du mois de septembre était une décision par laquelle nous voulions aider surtout l’Autriche et la Hongrie, et finalement tous les pays des Balkans.

SZ : Pour résorber l’engorgement ?

Wolfgang Schäuble : Bien sûr. Imaginez seulement ce qui serait arrivé si nous ne l’avions pas fait. Au plus tard une fois plongés dans une telle crise, les gens verraient d’ailleurs la valeur de ce qu’ils ont avec Schengen, le marché intérieur et l’euro. Parmi ceux qui disent aujourd’hui en Allemagne que la monnaie européenne est la cause de tous nos problèmes, nombreux seraient ceux qui la regretteraient. Ils diraient que tout cela est plus important et plus précieux qu’on ne le pense. On apprend en effet à apprécier de nombreuses choses seulement lorsqu’elles ne vont plus de soi.

SZ : L’inquiétude s’accroît au sein de la CDU, surtout vis-à-vis de sa Présidente.

Wolfgang Schäuble : Attention. Bien sûr, personne, à commencer par la Présidente du parti, n’est satisfait de cette situation. Certes, les débats sont très intensifs au sein du groupe parlementaire. Un parti doit pouvoir supporter cela. Mais nous ne sommes pas divisés sur le fond. Nous sommes très préoccupés. Dans une situation telle que celle dans laquelle notre pays et notre population se trouvent, un parti qui ne réagirait pas comme la CDU a réagi, ne serait pas un parti populaire. Mais la CDU doit toutefois trouver la solution. Et elle ne réside pas dans le fait d’exprimer seulement ce que les gens ressentent. Ce n’est pas ce que les gens attendent de nous. Ils veulent plutôt que nous résolvions les problèmes du mieux que nous pouvons.

Entretien avec Nico Fried et Cerstin Gammelin (Süddeutsche Zeitung)

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