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Europe

Dis­cours inaugural de Dr. Wol­f­gang Schäuble, ministre fédéral des Finances, en tant que membre as­socié étran­ger de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, le 2 oc­tobre 2017 à Paris

  • Date 02.10.2017
  • Lieu Paris

Roland Mortier, mon prédécesseur dans ce fauteuil, décédé il y a deux ans, professeur de romanistique à l’Université libre de Bruxelles et, pendant quatre décennies et demie, membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, était un Européen cosmopolite par excellence. Le travail de ses débuts, en 1957, sur la revue « Archives littéraires de l’Europe », publiée entre 1804 et 1808, d’ailleurs ici même à Paris en même temps qu’à Tübingen, dans ma région natale, par les éditions Cotta, abordait déjà tous les sujets qui rendent son œuvre tellement significative - y compris au-delà des cercles de spécialistes.

Tout d’abord, l’intérêt pour les idées des Lumières, dotées d’une puissance agissante pour l’histoire du monde : cette revue était un média important des Lumières. Mais à cela s’ajoutait qu’il s’agissait d’un média à l’orientation transnationale. Il avait son origine dans un groupe d’immigrants, parmi lesquels se trouvaient notamment des Allemands, riches de différentes expériences culturelles, nourrissant un intérêt pour les idées et la littérature, par-delà les barrières linguistiques et culturelles.

Roland Mortier a lui-même un jour remarqué que cette ouverture, la curiosité et la disposition à la compréhension entre les nations et les cultures, correspondaient à sa conception de la vie et à celle de sa génération dans la période d’après-guerre. C’était ce qui comptait pour lui : cette signification des Lumières pour l’ensemble de l’humanité.

Plus tard, dans les années quatre-vingt-dix, Roland Mortier a publié une biographie de Jean-Baptiste de Cloots, baron originaire de Clèves, dans le bassin du Rhin inférieur, fils d’un noble d’origine hollandaise et prussienne, puis Parisien d’adoption enthousiasmé par la Révolution, exécuté en 1794, qui défendait avec passion justement la dimension universelle de la Révolution.

Roland Mortier, le connaisseur du dix-huitième siècle français, entretenait une relation particulière avec l’Allemagne. Son penchant marqué pour mon pays natal venait surtout du fait que Diderot y était particulièrement apprécié au dix-huitième siècle, plus qu’en France même. Goethe et Schiller ont traduit Diderot. Cette réception en Allemagne a été étudiée par Roland Mortier en 1954 dans son livre « Diderot en Allemagne ».

Cette capacité à appréhender d’une telle manière globale, par-delà les frontières, cet ancien noyau dur ouest-européen, à le concevoir et à l’étudier comme unité, était sans nul doute fortement liée au fait que Roland Mortier était Belge, originaire des Flandres, et qu’il avait passé sa jeunesse à Gand, puis à Anvers. Dans cette région, il ne vient à l´idée de personne de ne concevoir qu´une histoire nationale étriquée.

Denis Diderot est resté un objet principal des recherches de Roland Mortier. Ce qui le fascinait chez Diderot, c’est qu’il cultivait le doute comme un bien précieux, qu’il tenait constamment à remettre en question toutes les références et toutes les valeurs, afin de ne pas devenir doctrinaire et de ne pas tomber dans l’erreur.

Cela présuppose d’être disposé à la réflexion sur soi-même, et rappelle la pensée de l’historien allemand Heinrich August Winkler, selon laquelle la communauté de valeurs européenne et occidentale se caractérise dans son ensemble précisément par la conscience vive et douloureuse de ne souvent pas être complètement à la hauteur de ses propres valeurs et de ses propres idées - et ainsi, pour lutter en ce sens, par la nécessité de se corriger soi-même. D’où un processus de doute constant, y compris contre soi-même, la capacité à l’auto-critique. Roland Mortier a reconnu chez Diderot qu’il s’agit là d’une capacité que l’Europe n’a pas le droit de laisser s’étioler.

Roland Mortier, distingué en 2006 pour l’ensemble de son œuvre par le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française, n’est pas resté dans la tour d’ivoire de la science. Il était en mesure de faire rejaillir sa connaissance intime de l’histoire européenne de l’esprit sur les sujets politiques d’actualité, et, inversement, de donner aux sujets d’actualité une profondeur, en les plaçant dans des contextes historiques et géographiques plus vastes.

Roland Mortier a vu dans des écrivains comme Diderot et Voltaire des modèles aussi pour notre époque, dans laquelle il importe de nouveau que des intellectuels se positionnent de manière éclairée contre le nouveau fondamentalisme religieux et nationaliste, dénoncent les préjugés et luttent contre les pseudo-vérités hostiles à l’homme.

La connaissance et la passion de Roland Mortier pour la période des Lumières n’étaient et ne sont pas seulement académiques. Cette époque et ses idées vivent en Europe jusqu’à aujourd’hui, dans nos sociétés, dans nos Constitutions. Et elles déclenchent aujourd’hui encore des révolutions.

En effet, par exemple, pour quelles raisons les courageux Allemands de l’Est sont-ils descendus dans la rue en 1989 ? En fait, c’étaient bel et bien pour les idées de 1789 en France, pour la liberté, le droit, puis aussi pour l’unité et la fraternité !

Les citoyennes et les citoyens de la RDA ont dignement célébré le bicentenaire de la révolution française en provoquant eux-mêmes une nouvelle révolution. Finalement, le rayonnement des idées de 1789 nous aura aussi inspiré, à nous Allemands, une révolution réussie.

Le fait que ces impulsions morales et politiques pour l’Europe et en Europe soient jusqu’à aujourd’hui si souvent des impulsions françaises, c’est là un héritage durable de ce dix-huitième siècle français.

Je n’ai pas connu Roland Mortier personnellement. Mais quand on lit avec quelle gratitude et avec quel respect ses élèves et compagnons, après sa mort il y a deux ans, ont commémoré sa personnalité, son style enthousiasmant, sa générosité, sa tolérance et son ouverture d’esprit, alors on le sent : Roland Mortier doit avoir été une personne très particulière.

Ce sont en fin de compte des personnes qui agissent, qui relient, qui surmontent ce qui resterait peut-être insurmontable dans la langue des idées et des principes. Et qui aident à la réconciliation, là où les expériences les plus affreuses ne permettent en réalité pratiquement pas de réconciliation.

C’est précisément à cela qu’à contribué un homme dont je viens d’avoir l’occasion de commémorer la mémoire, en inaugurant un buste au Palais Beauharnais : le buste de l’écrivain et ami de la France Wilhelm Hausenstein, premier ambassadeur d’Allemagne en France après la guerre, originaire du même petit village que moi, Hornberg, en forêt noire, et qui un jour a formulé exactement ce qui était vrai pour moi lorsque j’étais en enfant et adolescent : la « capitale de sa jeunesse », a dit Hausenstein, était Strasbourg. Elle l’était aussi pour moi.

Dans les années cinquante, Hausenstein a beaucoup fait ici à Paris pour le rapprochement entre la France et l’Allemagne.

Ainsi, cette journée est placée pour moi d’une triple façon sous le signe de l’amitié réjouissante entre la France et l’Allemagne, amitié qui ne va pas de soi : Roland Mortier incarnait et faisait progresser cette amitié. Wilhelm Hausenstein incarnait et faisait progresser cette amitié. Et il m’est donné de la représenter un peu aujourd’hui moi aussi - et je promets en ce lieu de continuer de la faire progresser, comme je peux.

En même temps, cette journée est placée sous le signe de l’Europe dans son ensemble. Car les membres associés étrangers de l’Académie dans ce fauteuil, du grand historien anglais Thomas Babington Macaulay au début du dix-neuvième siècle jusqu’au romaniste Roland Mortier, ainsi que tous les autres membres associés étrangers dans les autres fauteuils, montrent bien une chose, très clairement : que l’Europe est un espace spirituel, dans lequel les particularités nationales et les éléments communs supranationaux coexistent dans un échange fructueux durable.

Tout n’est pas identique en Europe - mais tout n’est pas non plus complètement différent. Et cette Europe est ouverte sur le monde : Arnold Toynbee, un autre de mes prédécesseurs dans ce fauteuil, grand historien également des cultures extra-européennes, témoigne de cette ouverture de manière exemplaire.

Le fait que précisément Winston Churchill ait lui aussi occupé ce fauteuil, voilà qui fournit l’occasion - précisément aussi à l’époque du Brexit - de tant d’associations variées, que celles-ci outrepasseraient le temps imparti au présent discours. Surtout pour ce qui touche à l’Europe, Winston Churchill a souvent été bien mal interprété - jusqu’à aujourd’hui.

En évoquant l’œuvre de Roland Mortier, j’ai déjà parlé du doute comme d’une caractéristique essentielle de l’Europe, de l’Occident. Mais nous avons aussi le droit d’avoir confiance en nous-mêmes : malgré toutes les insuffisances, que nous ne devons jamais refouler, nous sommes bien et effectivement une communauté de valeurs. Et ce n’est pas qu’une expression. Nous nous laissons effectivement guider par nos valeurs.

Nous sommes sensibles aux restrictions de liberté de toutes sortes. Et nous sommes fiers du degré de liberté que nous avons atteint. Nous veillons soigneusement à ce que, au sein de l’Etat de droit, l’égalité devant la loi prévale. Nous nous efforçons de faire en sorte que les chances soient, dans la mesure du possible, les mêmes pour tous, dans le système éducatif et dans la vie économique.

Nous avons en Europe des Etats-providence, qui - malgré tous les problèmes que nous rencontrons, et malgré toutes les différences particulières - organisent, mieux que partout ailleurs dans le monde, le fait que nous soyons là les uns pour les autres. Dans nos Etats-providence, les plus forts sont solidaires des plus faibles.

La même dignité pour toutes les personnes, la liberté de l’individu, les droits de l’homme et la démocratie, l’Etat de droit et la tolérance, le pluralisme politique et la séparation des pouvoirs, la solidarité avec les faibles : ce sont les valeurs qui sont vivantes dans les sociétés européennes. Ce sont nos valeurs communes. Et si nous ne faisions pas entendre ensemble notre voix lorsque ces valeurs sont bafouées, comme par exemple aujourd’hui par la Russie en Ukraine, alors nous nous trahirions nous-mêmes.

Ces valeurs jouissent dans le monde d’une forte attractivité. Précisément au cours de ce vingt-et-unième siècle, elles revêtiront une grande importance. Déjà, au cours de la première décennie et demie de ce siècle, elles ont entraîné des dynamiques nouvelles dans le monde - en Afrique du Nord, au Proche-Orient, en Turquie, ainsi qu’en Russie. Et lorsque l’on voit combien le pouvoir en Chine se montre régulièrement nerveux, alors on voit combien ces valeurs sont quelque chose de contagieux.

Par ailleurs, à ce propos, nous pouvons encore apprendre quelque chose pour notre époque de l’objet des études de Roland Mortier, de l’époque européenne des Lumières et de la Révolution française : je ne pense pas, en considération de cette expérience historique, en ce qui concerne par exemple le printemps arabe, que celui-ci soit déjà terminé. A l’époque de la Révolution française aussi, il y a eu des revers, une Terreur effroyable. Et ensuite, les idées se sont tout de même imposées. Cela prend toujours un peu de temps ; mais la liberté et les droits de l’homme s’imposeront.

En Europe, très globalement, nous avons eu besoin d’un peu de temps jusqu’à ce que nous parvenions plus ou moins à faire coexister les religions, les confessions, ainsi que d’autres différences. Je rappelle ici seulement les horreurs de la Guerre de trente ans.

Par conséquent, au vu de notre histoire difficile, la modestie nous sied bien. Nous devrions nous garder de nous présenter au monde comme un exemple resplendissant. C’est ce que nous n’avons pas été pendant de longs siècles, y compris à l’époque du colonialisme. Et nous avons assez à faire, aujourd’hui aussi, pour satisfaire, ne serait-ce que plus ou moins, à nos propres exigences.

Mais nos valeurs sont attrayantes et vivantes. Et aucun d’entre nous n’a le droit, par un relativisme culturel empressé, de dénier aux hommes d’autres cultures la capacité, ou même de leur ôter la possibilité, de conquérir pour eux-même les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité - les valeurs dont Roland Mortier a étudié le terreau spirituel au dix-huitième siècle.

Nous devrions, avec confiance en nous, être attachés à la validité universelle de ces valeurs. Ne subir ni persécution ni torture, ne pas être livré à l’arbitraire politique, mais être soumis au droit applicable à tous - c’est là le souhait de tout homme et le droit de tout homme, indépendamment de la culture ou de la religion.

Je ressens cette élection en tant que membre de cette Académie, qualité à laquelle j’accède aujourd’hui, comme une incitation à faire progresser l’Europe, conjointement avec la France : avec comme objectif que notre monde devienne un endroit toujours meilleur pour un nombre toujours plus grand de personnes.

Nous avons aujourd’hui - et je conclurai par là - la grande chance de progresser de manière significative en ce sens avec le nouveau président de la République française. Utilisons cette chance !

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