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Questions internationales

«Je me réjouis des bons chiffres de crois­sance de la France»

Interview accordée par le ministre fédéral des Finances Wolfgang Schäuble au journal Les Echos le 20 mai 2015. Propos recueillis par Thibaut Madelin, Correspondant à Berlin, et Bertrand Benoît (« Wall Street Journal »).

  • Date 20.05.2015

Les Echos : Pierre Moscovici s’est montré optimiste concernant les négociations avec Athènes. Le FMI est beaucoup plus réservé. Où vous situez-vous ?

Wolfgang Schäuble : Nous avons besoin d’une position commune des trois institutions, qui nous ont dit lors du dernier Eurogroupe que l’atmosphère était meilleure mais que sur le fond, beaucoup trop peu de progrès avaient été accomplis. Pierre Moscovici a averti la Grèce de façon très ferme qu’il faut un changement substantiel, et nous sommes sur la même ligne. Nous avons rappelé ensemble à la Grèce qu’elle devait remplir les conditions du mémorandum. Et nous en sommes toujours là. Les négociations entre la Grèce et les trois institutions ont toujours été difficiles mais elles ont toujours abouti dans le passé.

Les Echos : Vous avez dit qu’Athènes aurait probablement besoin d’un troisième programme. C’est toujours le cas ?

Wolfgang Schäuble : J’ai répété au Bundestag la déclaration de l’Eurogroupe de novembre 2012 : si la Grèce, une fois le programme actuel achevé, atteint un excédent budgétaire primaire, remplit ses obligations mais continue à avoir des besoins financiers, nous réfléchirions. Cette déclaration reste valide, bien que les conditions soient devenues plus fragiles. La Grèce n’a pas achevé le programme ; elle n’a plus d’excédent budgétaire primaire et elle ne veut pas de troisième programme.

Les Echos : Certains jugent pourtant qu’il faudrait le préparer d’emblée...

Wolfgang Schäuble : Beaucoup de gens en parlent en effet, mais souvent ils ne connaissent pas les faits ou ne sont pas en charge de ce dossier. C’est tout à fait légitime d’avoir une opinion et de l’exprimer. Mais il y a beaucoup de parties prenantes : les trois institutions, le gouvernement grec et même le ministre des Finances allemand – de par la Constitution – ont des responsabilités spécifiques, par exemple au sein du Conseil des gouverneurs du Mécanisme européen de stabilité (MES). La Commission européenne joue son rôle à côté d´institutions intergouvernementales comme le MES. Elle agit dans la limite de sa fonction.

Les Echos : Lors d’un déplacement à Singapour, en octobre 2012, vous avez dit qu’il n’y aurait pas de faillite de la Grèce. Diriez-vous la même chose aujourd’hui ?

Wolfgang Schäuble : J’ai compris qu’à l’occasion d’une discussion spontanée, les déclarations d’un ministre des Finances sont apparemment gravées dans le marbre pour l’éternité. Sachant cela, je réfléchirais longuement avant de répéter cela aujourd´hui. Pour citer mon ami et collègue Michel Sapin, la décision souveraine et démocratique du peuple grec nous place devant une situation très différente de celle de 2012. La Grèce souveraine a voté en faveur d´un changement de politique. Les autres collègues de la zone euro, y compris Michel Sapin, ont attiré l’attention sur le fait que le peuple grec n’est pas le seul souverain et que les peuples d’autres Etats membres de la zone euro le sont aussi.

Les Echos : Vous avez soutenu l’idée d’un référendum. Etait-ce pour permettre au gouvernement grec de signer un accord avec une légitimité démocratique ?

Wolfgang Schäuble : J’ai seulement repris un propos du Premier Ministre Alexis Tsipras : ce serait effectivement un moyen de sortir de ce dilemme. J’ai déjà été confronté à une telle situation. Le dimanche soir précédent le Sommet du G20 de Cannes de l´automne 2011, le Premier ministre grec Papandreou avait indiqué qu´il voulait organiser un référendum. Cela n’avait pas vraiment réjoui le Président français qui craignait de voir le sommet court-circuité. Mais néanmoins, le mercredi avant le début du G20, nous avions mené de longues discussions avec le Premier ministre grec et son ministre des Finances. Ils prévoyaient d´organiser un tel referendum le 6 décembre 2011 sur la question suivante : le peuple grec accepte-t-il le contenu du programme de réformes ou préfère-t-il sortir de la zone euro ? Malheureusement, le lendemain, Papandreou a perdu la confiance de son parti sur cette question et des élections anticipées ont eu lieu. C’est pour cette raison que j´ai dit récemment que cela pouvait être une solution. Depuis j´ai compris que le gouvernement grec ne voulait pas consulter le peuple sur cette question car il avait exclu une telle alternative pendant la campagne électorale.

Les Echos : Après le Grexit et le Graccident certains spéculent sur l’introduction d’une monnaie parallèle en Grèce. Ces discussions sont-elles toxiques ?

Wolfgang Schäuble : La liberté d´opinion est une richesse de notre société européenne. Les gens peuvent spéculer sur tout ce qu´ils veulent mais le ministre des Finances allemand est sujet à des contraintes plus étroites. Nous prenons connaissance de ces discussions mais ne les commentons pas. Ce n’est pas parce que je ne commente pas quelque chose que je suis pour ! Ou contre.

Les Echos : Les institutions n’ont-elles pas fait des erreurs, par exemple en imposant trop d´austérité ?

Wolfgang Schäuble : Je connais le débat sur les règles du FMI qui dispose de l’expertise la plus importante en la matière. Au début de mon mandat de ministre des Finances, avec d’autres collègues dont la Française Christine Lagarde, j’étais de l’avis que les Européens pourraient régler cela entre eux. La chancelière était d’un autre point de vue et depuis, les faits lui ont donné raison. Aujourd’hui, le FMI est partie prenante du programme d´aide.

Les Echos : Quel regard portez-vous sur les efforts de la France pour respecter ses engagements ?

Wolfgang Schäuble : La France a enregistré de bons chiffres de croissance au premier trimestre. Je me réjouis particulièrement de ces bonnes nouvelles. Nous avons accepté à l’unanimité les propositions de la Commission (NDLR : sur le budget de la France). Bien sûr, je connais l’inquiétude des petits Etats membres à propos d’une application des règles différente selon la taille des pays-membres. Certains sont même encore traumatisés des méthodes employées par Gerhard Schröder et Jacques Chirac. Nous sommes tout à fait résolus à ne pas répéter une telle impression auprès de nos amis et partenaires en Europe. Mais naturellement, il faut tenir compte du fait qu´une décision dans un grand pays a une répercussion économique réelle plus importante que dans un pays-membre plus petit. Il est donc normal que la Commission européenne applique les règles avec intelligence. Bien sûr, si on veut garder et renforcer la confiance de la population dans l’Union européenne, il faut respecter ses engagements et éviter de signer des accords avec l´intention de ne pas les respecter.

Les Echos : Après le vote britannique, Londres veut réorienter l´Union européenne. Allez-vous négocier avec des positions particulières ?

Wolfgang Schäuble : Nous allons tous apporter notre contribution. L’Allemagne aussi. La chancelière a une relation personnelle avec David Cameron. Pour ma part – ce n’est un secret pour personne, ni une honte, en tout cas en ce qui me concerne – j’ai d’étroites relations avec George Osborne. Il doit venir prochainement à Berlin pour réfléchir ensemble sur la façon d´associer la position britannique à la nécessité de renforcer la gouvernance de la zone euro. Nous avons besoin d’une forte gouvernance. Depuis 2010, nous avons eu plus de succès pour stabiliser la zone euro que beaucoup de critiques ont pensé. Mais la structure de cette union monétaire restera imparfaite tant que sa gouvernance n´est pas renforcée. Peut-être il y a-t-il ici une chance de combiner ces deux objectifs.

Les Echos : Partagez-vous certaines préoccupations de Londres, comme la lutte contre le « tourisme social » ou le renforcement des parlements nationaux ?

Wolfgang Schäuble : Il y a un intérêt considérable, pas seulement en Allemagne, mais dans toute l’Europe, de discuter de toutes les questions que le Royaume-Uni veut aborder. Avec l’idée de trouver une bonne solution car nous avons un intérêt majeur à ce que la Grande-Bretagne reste un partenaire fort et engagé de l´Union européenne.

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