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14.09.2018

Les leçons de la fail­lite de Leh­man Brothers

Tribune d’Olaf Scholz dans le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung du 14.09.2018

Les leçons de la faillite de Lehman Brothers
Source:  picture alliance / dpa

Voilà dix ans, le 15 septembre 2008, la banque d’investissement américaine Lehman Brothers s’effondrait. Cette faillite symbolise le début de la crise financière mondiale dont nous traitons les répercussions aujourd’hui encore. Les racines de la crise plongent en profondeur dans les structures de l’économie américaine. Des actifs à la recherche du rendement le plus élevé possible et la déréglementation des marchés financiers ont constitué un terreau fertile pour des opérations de crédits hypothécaires titrisés de mauvaise qualité. L’évolution des revenus ayant stagné durant des décennies, un endettement privé élevé était souvent la seule possibilité offerte aux citoyens américains dont les revenus étaient faibles ou moyens de financer leurs dépenses de consommation et de logement privées - permettant ainsi de maintenir l’économie nationale en activité.

Comme pour de nombreuses crises précédentes, cette bulle a elle aussi éclaté et a conduit l’économie au bord du gouffre. Les responsables politiques se devaient alors d’intervenir énergiquement. Partout dans le monde, les Etats ont mobilisé des sommes gigantesques pour empêcher les banques de s’effondrer. Toutefois, en conséquence de la crise, près de 40 millions d’emplois ont été perdus au niveau mondial. Des avoirs d’épargne et des droits à pension de retraite par capitalisation ont perdu massivement de leur valeur, des millions de logements privés ont été vendus aux enchères par adjudication forcée. La stabilisation du secteur financier allemand a coûté jusqu’à présent plus de 30 milliards d’euros au seul Etat fédéral. La part des Länder devrait s’élever au même montant. Le bilan précis pourra être tiré seulement dans quelques années, lorsque toutes les mesures auront été achevées.

Lorsque la crise s’est répercutée sur l’économie réelle, il est apparu à quel point les établissements allemands (privés ou publics) s’étaient éloignés eux aussi de la mission propre du secteur bancaire, à savoir le financement et la couverture des risques de l’économie réelle, et qu’ils détenaient des titres présentant des risques élevés, qui étaient parfois inscrits en dehors de leur bilan. Confronté au risque de faillite de certains établissements financiers, le gouvernement fédéral de l’époque s’est trouvé placé face au défi consistant à empêcher un effondrement total du secteur financier allemand. Avons-nous alors tout fait correctement ? Bien sûr que non. A présent que quelques années se sont écoulées, et forts de l’expérience dont nous disposons aujourd’hui, nous devons admettre que nous aurions peut-être dû insister de manière plus marquée pour contraindre les établissements financiers allemands, pour leur propre protection, à accepter un soutien de l’Etat - pour ensuite réduire graduellement l’influence de l’Etat sur ces banques, exactement comme l’ont fait les autorités américaines. A l’époque, nous n’étions pas prêts - ni les responsables politiques, ni le secteur financier. Aujourd’hui, nous sommes plus avisés.

Notre réponse à la crise d’alors s’est orientée dès le départ autour de deux axes : tout d’abord, la stabilisation du secteur financier ; ensuite, la maîtrise des perturbations dans l’économie réelle et dans la société. J’étais ministre fédéral du Travail lorsque, au cours de l’automne 2008, le désastre s’est profilé à l’horizon. Afin de stabiliser la demande nationale, nous avons mis en place un plan de relance de 80 milliards d’euros environ - en partie financé par des dettes. C’étaient surtout l’élargissement des allocations de chômage partiel et le programme « Qualifier au lieu de licencier » qui devaient stabiliser le marché du travail en cette période troublée. Je suis persuadé que les salariés sont la clé du maintien du niveau élevé de notre capacité d’innovation et de notre productivité. C’est grâce à eux que, en fin de compte, nous sommes ressortis renforcés de cette crise.

Cette performance est désormais reconnue par tous - mais elle était très contestée à l’époque. Des économistes de renom ont avancé l’argument selon lequel cette forme d’intervention de l’Etat retardait la nécessaire transformation de l’économie. D’autres ont affirmé que la politique financière et économique anticyclique était risquée, au motif que des dettes élevées seraient accumulées et qu’il ne serait plus jamais possible de les réduire, l’Etat cédant toujours aux convoitises, également en période de prospérité. Ces deux thèses se sont avérées erronées. Je le mentionne afin de rappeler combien il est difficile de faire des prévisions - même pour des spécialistes.

La situation financière de départ pour l’Allemagne après 2008 était nettement plus favorable que celle de nombreux autres Etats. Certains pays européens avaient enregistré d’énormes augmentations de dettes du fait du sauvetage des banques. Lorsqu’il s’est alors agit, au cours de ce que l’on a appelé la crise de l’euro, de relancer l’économie, les capacités financières de ces Etats ont été rapidement épuisées. Certains pays ont même rencontré des difficultés par la suite, et leurs obligations ont été soumises à des pressions sur les marchés, en raison de notations de plus en plus mauvaises. Ils ont dû déployer des programmes d’ajustement prévoyant des réformes en profondeur afin d’obtenir une aide financière de la part de partenaires internationaux. Eu égard à l’objectif suprême consistant à rétablir l’accès au marché financier, ces programmes ont été couronnés de succès au final. Ils ont cependant demandé des privations difficiles de la part des citoyens des pays concernés. Et il ne faudrait pas oublier combien le soutien illimité de l’euro par la Banque centrale européenne, qui a mis en œuvre des mesures alors inhabituelles pour l’Europe, a été important. C’est seulement l’achat d’obligations d’Etat qui a mis fin aux spéculations et aux paris sur les marchés.

Quelles leçons peuvent être tirées rétrospectivement de ces dix dernières années ? La leçon la plus importante : plus la liberté de circulation des capitaux, des biens, des services et des travailleurs est grande dans l’économie mondiale globalisée, plus la protection accordée par l’Etat (social) souverain à ses citoyens dans les périodes de crise doit être solide.

Premièrement : revenir au repli sur soi national, c’est, à mon sens, faire fausse route. L’économie allemande profite plus que toute autre de l’ouverture des marchés. En même temps, aucun Etat national ne peut mettre en œuvre seul des règles visant à réduire le risque de crises nouvelles. C’est pourquoi il est nécessaire d’œuvrer ensemble pour adopter des règles intelligentes et créer au sein de l’Etat social des institutions bien financées qui compensent l’inégalité croissante des revenus et des patrimoines. L’Europe a besoin d’une forte capacité d’innovation et de partenaires internationaux fiables, ce qui implique des interventions sur les marchés mondialisés. La réglementation des flux de capitaux axés uniquement sur les bénéfices spéculatifs à court terme sans pour autant couvrir les besoins de financement de l’économie réelle ou garantir des risques de taux d’intérêts ou de taux de change est un exemple de limitation judicieuse de la liberté de circulation des capitaux.

L’introduction d’une taxe sur les transactions financières constitue une réponse possible à cette situation. Les longues années de discussion entre nos partenaires internationaux sur l’introduction d’une telle taxe nous donne une idée de la difficulté d’établir un ordre mondial globalisé plus social. C’est justement ce débat intellectuel international sur la poursuite du développement de notre économie sociale de marché dans une économie numérique qui est urgemment nécessaire.

Deuxièmement : nous pouvons tirer de la crise Lehman Brothers la leçon suivante : notre prospérité repose non pas sur une alchimie financière, mais sur des biens et des services réels. Le défi essentiel pour l’Europe : être innovante et compétitive, y compris dans le contexte du renforcement de la concurrence sur les marchés de demain. Pendant la crise, une « prime à la casse » pour les automobiles a constitué un instrument adéquat, mais il s’agit à présent de poser les jalons de sorte que des biens et des services, comme des projets de mobilité intelligents pour demain, soient élaborés et mis en œuvre également en Allemagne, ce qui présuppose en retour des investissements massifs en recherche et développement et dans les infrastructures - investissements de l’Etat, mais surtout des entreprises.

Troisièmement : la crise a également revêtu une dimension sociopolitique et démocratique. Nous en venons ainsi également aux coûts occasionnés par la crise dans la plus importante des monnaies politiques : la confiance. Un grand nombre de citoyennes et de citoyens n’ont plus confiance dans la capacité d’action des institutions nationales et européennes. Ils ont dû subir des baisses importantes, qui, pour certains d’entre eux, nourrissent jusqu’à aujourd’hui des doutes : si les choses se gâtaient, l’Etat les protègerait-il mieux qu’il y a dix ans ? Un sujet majeur des mouvements sociaux de 2009 s’était exprimé dans les protestations selon lesquelles, pendant la crise, « il y avait de l’argent pour les banques », mais l’Etat n’en trouvait pas suffisamment pour répondre aux préoccupations de ses citoyennes et de ses citoyens. Des économistes réputés comme Joseph Stiglitz ont alors parlé de la division entre le « 1 pour cent » du haut et les « 99 pour cent » restants, ce qui est peut-être en quelque sorte une simplification. Il n’en reste pas moins que l’accroissement des inégalités au cours des dernières décennies est l’une des causes de la crise et, dans certains pays, c’est également sa conséquence, sous une forme aggravée.

La faillite de Lehman Brothers et ses conséquences ont ébranlé les projets de vie de millions de personnes et, ainsi, la promesse des démocraties occidentales, selon laquelle les gens, sous la protection de l’Etat, peuvent garder la main sur leur destin personnel. Les responsables politiques souverains doivent éviter que cette catastrophe ne se répète et créer un environnement donnant aux gens la liberté de vivre la vie qu’ils ont choisie. C’est ce que les citoyennes et les citoyens attendent de nous.

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