Navigation et service

Europe

Dis­cours de Wol­f­gang Schäuble à la récep­tion de l’am­bas­sade d’Al­lemagne à Paris à l’oc­casion de l’an­niver­saire de l’Unité al­lemande

  • Date 06.10.2015
  • Lieu Paris

Certains parmi vous le savent peut-être : j’ai eu le plaisir de grandir près de Strasbourg, dans la région frontalière entre la France et l’Allemagne. Voilà pourquoi j’ose aujourd’hui vous faire le plaisir de m’adresser à vous en français. J’espère que cela ne provoquera pas de dramatiques malentendus dans les relations entre nos deux pays.

25 ans d’unité allemande : Même après toutes ces années, il est clair que si le processus de la réunification allemande a si vite et si bien avancé en 1989 et 1990, c’est aussi grâce au soutien de nos partenaires européens et américains, et plus particulièrement grâce au soutien de la France. Celui-ci n’avait pourtant rien d’évident, et nous en sommes très reconnaissants.

C’est aussi ce qui a permis à l’unité allemande d’ouvrir la voie à une unité européenne élargie, à la réunification du continent européen.

Pour le tournant heureux pris par l’histoire allemande il y a vingt-cinq ans, la France mérite notre reconnaissance pour une autre raison encore. Pourquoi ces courageux Allemands de l’Est sont-ils donc descendus à l’époque dans la rue ? Au fond, ils défendaient les idées et les valeurs de la Révolution française : la liberté, le droit, et puis aussi l’unité, la fraternité. Les citoyennes et les citoyens de la RDA ont dignement célébré le bicentenaire de la Révolution en provoquant eux-mêmes une nouvelle révolution. Finalement, le rayonnement des idées de 1789 nous aura aussi inspiré, à nous Allemands, une révolution réussie.

Aujourd’hui, la France et l’Allemagne sont de bons partenaires face aux crises multiples de notre temps. Ce partenariat est une nécessité et il importe de le préserver : Si nous ne parvenons pas à nous mettre d’accord, aucune avancée réelle ne sera possible sur toutes les importantes questions qui occupent l’Europe : qu’il s’agisse du règlement durable des crises de la dette et de la compétitivité, de la régulation des marchés financiers et de la numérisation de notre monde, du conflit ukrainien, de la lutte contre la menace islamiste ou bien encore des grands mouvements de réfugiés.

Mais toutes ces graves questions, et je pense ici particulièrement au défi posé par les mouvements de réfugiés, sont aussi une chance à saisir pour l’Europe : elles sont en effet l’occasion d’aborder les choses avec une gravité nouvelle et de nous concentrer sur ce qui compte vraiment.

La crise des réfugiés nous oblige aujourd’hui à prouver ce que nous avons toujours proclamé : que l’Europe est, réellement, la réponse. Nous avons un besoin urgent de solutions à l’échelle de l’Europe.

Et nous avons aussi besoin, dans ce domaine, que la France et l’Allemagne se comprennent mieux. Les choix de l’Allemagne au cours des dernières semaines ont suscité des interrogations.

Début septembre, face à une situation d’urgence absolue, l’Allemagne a laissé entrer sur son territoire les réfugiés venus de Hongrie. Il y a des impératifs moraux en politique.

Par notre décision, nous avons en partie sauvé l’honneur de l’Europe – face aux images de Budapest, et avant cela de Calais, qui sont parvenues dans le salon des foyers européens.

L’Europe doit aider les réfugiés qui ont quitté leurs pays d’origine, des pays ravagés par la guerre, pour venir chercher de l’aide chez nous. Mais cette aide ne peut être sans limites. Même la nôtre. C’est pourquoi nous avons besoin d’une gestion européenne commune de cette question : qui peut venir chez nous – et qui ne le peut pas ?

Les premières étapes ont été franchies vers la mise en place d’une telle gestion commune.

Les chefs d’État et de gouvernement européens, avec leurs ministres de l’Intérieur, ont d’ores et déjà pris des décisions importantes. Maintenant, il faut agir, et agir vite. Chaque semaine compte, on pourrait presque dire chaque jour.

Le G7 et les pays du Golfe se sont engagés il y a une semaine devant les Nations Unies à verser 1,6 milliard d’euros de fonds supplémentaires pour venir en aide aux réfugiés. Mais ce ne peut être qu’une première étape. Nous devons agir sur les causes du problème
et non seulement sur ses symptômes.

Nous devons, en Europe, nous attaquer bien davantage aux racines de la question des réfugiés et mettre sur pied un nouveau système qui réponde durablement aux enjeux posés. Ni la tenue répétée de réunions de crise, ni les initiatives nationales isolées ne pourront remplacer cela.

Nous avons besoin, dans des délais brefs, d’une uniformisation plus forte du droit d’asile en Europe. Les traités européens le permettent déjà aujourd´hui. Ce qu’il faut, maintenant, c’est enfin la mettre en œuvre.

Au fond, la tâche qui nous attend sera d’organiser le contrôle des frontières extérieures de l’Europe. L’Italie et la Grèce ne peuvent y parvenir seules. Pour cela, elles ont besoin de l’aide de tous les partenaires européens. Ensemble, nous pouvons faire en sorte
d’empêcher désormais tout accès incontrôlé à l’Europe. La France et l’Allemagne ont ici un rôle clé à jouer et il leur incombe donc une responsabilité particulière.

Bâtissons donc ensemble une Europe qui se montre à la hauteur des grands défis de notre monde. Mais pour rendre cela possible, nous devrons aussi résoudre nos problèmes internes : je pense ici surtout à la crise de la dette et de la compétitivité dans la zone euro.

Cette crise est un signe que nos économies n’ont pas encore opéré tous les ajustements qu’appelle une économie mondiale globalisée et de plus en plus numérisée. C’est pour cela que nous devons agir précisément à ce niveau : en prenant acte de la mondialisation pour nous adapter, et non en nous endettant et en redistribuant toujours plus.

Il est aussi vrai que nous discutons actuellement de la poursuite du développement institutionnel de l’Union économique et monétaire. Sur ce point, il arrive encore que nos deux pays comprennent différemment certains concepts. Nous devrons rapidement régler cela.

L’Europe devra impérativement maîtriser ses problèmes économiques et institutionnels si elle veut avoir la force de relever les défis venus de l’extérieur, et qui paraissent actuellement devenir toujours plus nombreux.

Ce n’est que si l’Europe parvient à trouver les réponses nécessaires et à résoudre les problèmes ; que si elle fait aujourd’hui ses preuves que nous pourrons préserver notre mode de vie. Ce n’est qu’alors que nous pourrons rester attrayants à nos propres yeux et assurer la stabilité de nos sociétés démocratiques.

Beaucoup de ceux pour qui l’Occident est l’ennemi attendent et espèrent que l’Europe échouera. Dans notre intérêt le plus cher, nous ne devrions pas leur faire ce plaisir.

Partager et imprimer