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20.12.2017

Il faut sur­mon­ter la tor­peur europénne

Dans un entretien conjoint avec les quotidiens Le Figaro, La Repubblica et El Pais, le Ministre fédéral allemand des Finances, Peter Altmaier, explique la position allemande sur l'avenir de la zone euro et l´intégration européenne.

Peter Altmaier
Source:  picture-alliance/DPA

Combien de temps l’Europe devra-t-elle attendre un gouvernement en Allemagne ?

Peter Altmaier. Ce que nous vivons actuellement se rapproche de la normalité européenne. Former des gouvernements est devenu depuis plusieurs années plus difficile en Europe. En comparaison avec d’autres, l’Allemagne est plutôt stable. Le système des partis politiques s’est développé depuis les 60 dernières années, quelques partis sont apparus, d’autres ont disparu, mais dans l’ensemble il y a une grande stabilité. Nous avons toujours réussi à former des gouvernements en quelques semaines. Cette fois, cela va peut-être durer deux ou trois mois supplémentaires. Mais je peux vous assurer que le gouvernement actuel sous la direction d’Angela Merkel est capable d’agir dans toutes les questions de politique étrangère ou européenne.

Etes-vous certain qu’une grande coalition avec le SPD se mettra en place ?

Je suis confiant qu’un gouvernement sous la direction d’Angela Merkel se mettra en place. Je le dis prudemment parce que le SPD et le FDP ne savent apparemment pas s’ils veulent faire partie d’un gouvernement. Le FDP s’inquiète, alors qu’il est de retour au Bundestag, de s’affaiblir politiquement. Le SPD a perdu beaucoup de voix lors des élections. Il faut donner du temps à ces deux partis, mais je suis convaincu qu’il est possible de former un gouvernement stable. Pas un gouvernement minoritaire, mais un gouvernement avec une large et stable majorité parlementaire sous la direction d’Angela Merkel et de la CDU, naturellement.

A quel point Angela Merkel est-elle affaiblie ? Peut-on parler de son « crépuscule » ?

Il ne faut pas se tromper. Angela Merkel est chancelière depuis douze ans, plus longtemps qu’aucun autre dirigeant américain, français ou italien. Et bien qu’elle ait été si longtemps au pouvoir, elle a de nouveau obtenu le plus de voix aux élections. Personne -ce n’est pas toujours remarqué- ne peut former une majorité contre elle et contre la CDU. Dans le dernier Bundestag, il y aurait pu théoriquement y avoir une majorité SPD, Verts, Die Linke. Ce n’est plus le cas. Après douze ans, c’est un succès à noter.

Au niveau européen, le président du conseil Donald Tusk a critiqué l’accord de l’Union sur les migrants. Que répondez-vous ?

Cette question n’est pas décidée par le président du conseil européen mais par le conseil des ministres compétent. Lorsqu’arrive un flux massif de réfugiés en Europe dans un temps très court, nous croyons qu’il est important de pouvoir montrer de la solidarité avec les pays aux frontières extérieures. C’est ce que nous avons fait lors de la crise de 2015. Maintenant nous entendons de la part de la Commission européenne que cela a mieux fonctionné qu’on ne le pensait. Nous devons apprendre qu’il y a des biens européens qui servent tous les citoyens en Europe.

Les pays de l’est de l’Europe refusent de prendre leur part.

Nous nous employons à ce qu’ils respectent leurs engagements vis-à-vis du droit européen. C’est un processus difficile mais nécessaire.

Souhaitez-vous prolonger la suspension du regroupement familial pour les réfugiés en Allemagne ?

Le regroupement familial est un sujet très sensible mais qui ne concerne qu’une petite part des réfugiés. Nous l’avons suspendu pour deux ans pour ceux qui relèvent de la protection subsidiaire. Il est effectivement très difficile dans un temps aussi réduit de trouver assez de logements disponibles. Dans son programme, la CDU/CSU a prévu d’augmenter de 50% en quatre ans les logements construits. Jusqu’à ce que cet objectif soit atteint, nous trouvons justifiable de suspendre le droit au regroupement familial pour cette catégorie de réfugiés. La décision n’a pas été facile. Mais ceux qui fuient la guerre ou Daech ont bien toujours droit au regroupement familial.

Que pensez-vous de la proposition de Martin Schulz de créer les Etats-Unis d’Europe ?

Il y a cinquante ans, beaucoup de jeunes ont manifesté pour les Etats-Unis d’Europe. Depuis, il s’est passé beaucoup de choses et je ne vois aucun pays aujourd’hui où quelqu’un serait prêt à abandonner sa souveraineté pour des Etats-Unis d’Europe. Une telle révolution doit être décidée à l’unanimité avec la participation des citoyens. La proposition n’est pas réaliste. Nous devrions nous concentrer sur les propositions concrètes d’Emmanuel Macron et Jean-Claude Juncker.

Angela Merkel et Emmanuel Macron veulent présenter leur position commune pour une réforme de la zone euro en mars. Quelles sont les positions allemandes et en quoi sont-elles différentes de celles de la France ?

Le président français a suscité beaucoup d’espoirs avec son discours de la Sorbonne, qui nous permettent de mettre en œuvre une dynamique positive pour l’intégration européenne. Cela me rappelle un poète français du 19e siècle, Arthur Rimbaud. Avec quelques textes et tout en étant très jeune, il était parvenu à créer un nouveau genre de poésie qui a influencé la littérature mondiale jusqu’à aujourd’hui. Il est important que l’Allemagne et la France s’entendent avec leurs partenaires sur une réponse et position communes. Il y a certainement des différences : est-ce que l’on augmente le budget européen ou est-ce que l’on donne à la zone euro son propre budget. Est-ce que l’on fait les deux. Tout sera discuté. Le principal est de surmonter la torpeur européenne après le Brexit et que pour la première fois un débat positif sur l’avenir de l’intégration européenne puisse avoir lieu.

La chancelière est-elle responsable de cette torpeur? Et Emmanuel Macron est-il le nouveau leader de l‘Europe ?

Du temps d’Helmut Kohl, les initiatives européennes venaient plutôt de l’Allemagne avant qu’une position commune ne soit trouvée avec la France. Ce fut le cas pour l’Acte unique européen qui a conduit au marché intérieur tout comme pour l’élargissement à l’est ou le sauvetage de l’euro. Cette fois, la France a pris l’initiative et c’est très bien. Nous devons faire avancer les réformes en Europe l’un autant que l’autre. Angela Merkel a apporté beaucoup à l´Europe. Elle a fait aboutir le Traité de Lisbonne, elle a évité que l’Europe ne se délite à partir de 2010 pendant la crise de l´euro et elle a veillé avec François Hollande à ce que l’Europe ne se divise pas pendant la crise ukrainienne. Nous avons évité que l’Ukraine ne s’effondre. L’Europe ne peut réussir que si ces initiatives sont portées par tous les pays et pas seulement par deux.

Quelles sont les lignes rouges de la CDU en matière de politique européenne pour les négociations de coalition avec le SPD?

Dans ma vie, je n’ai jamais tracé de ligne rouge. Elles rendent plus difficile la recherche du compromis. Il n’y a rien d’insurmontable entre le SPD et la CDU sur la politique européenne. Au début de la crise, nous avions beaucoup discuté, s’il devait y avoir une mutualisation des dettes en Europe, les fameux eurobonds. Personne ne les a soutenus ni au SPD ni à la CDU. Pour sortir de la crise, tous les pays doivent retrouver leur compétitivité. L’Espagne, le Portugal ou la Grèce ont fait beaucoup de progrès en la matière.

Propos recueillis à Berlin par Nicolas Barotte (Le Figaro), Ana Carbajosa (El Pais) et Tonia Mastrobuoni (La Repubblica).

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